Sur cette page, le sujet est l'art et la culture au prisme de la lutte des classes. Je souhaite y mettre (et y écrire un jour ?) des choses qui nourrissent et guident mes interrogations sur le sens de mon travail et la façon de le mener.

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Qu’est ce que la poésie prolétarienne ? Alexandre Bogdanov, URSS, 1918 (Extrait)

IV

La société contemporaine est divisée en classes. Ce sont des collectivités divisées par de nombreuses contradictions concrètes, et de ce fait séparément, avec des moyens dissemblables, dressées l’une contre l’autre. Naturellement, leurs instruments organisationnels – les idéologies – sont différents et distincts ; dans beaucoup de cas, non seulement elles n’ont pas de point commun, mais elles sont directement incompatibles. Cela concerne aussi la poésie ; dans une société de classe, elle est poésie de classe : poésie seigneuriale, paysanne, bourgeoise, prolétarienne.

Bien entendu, il ne faut absolument pas comprendre cela dans le sens où la poésie défendrait les intérêts de telle ou telle classe : il en est parfois ainsi, en particulier dans la poésie politique et civique, mais c’est relativement rare. En général, son caractère de classe est beaucoup plus profond. Il consiste en ce que le poète se tient sur les positions d’une classe déterminée : il voit le monde avec les yeux de cette classe, pense et sent comme, d’après sa nature sociale, le fait naturellement cette classe. Sous l’auteur-personnalité se cache l’auteur-collectivité, l’auteur-classe, et la poésie est une partie de sa conscience de soi.

L’auteur-personnalité ne pense peut-être absolument pas à cela, ne le soupçonne même pas. Les œuvres elles-mêmes ne contiennent souvent aucune indication directe, aucune mention de leur origine de classe. Prenons par exemple, la poésie lyrique de Fet (NdT : poète russe, 1820-1892). Dans cette belle poésie, les apparitions de la nature vivante sont élégamment rendues par les mots qu’emploie en âme raffinée le poète ; cette poésie semble au premier regard un exemple d’« art pur », étranger à toute arrière-pensée sociale. Or, avant même l’introduction du marxisme en Russie, il se trouva des gens pour remarquer que c’était là de la poésie « de barine » (NdT : barine signifie seigneur). Poésie « de barine », autrement dit poésie seigneuriale, engendrée par les états d’âme, la situation, les formes d’existence et les pensées d’une caste-classe bien définie de notre pays. Et c’est bien la réalité.

Ce profond et total détachement de tout souci matériel, économique, prosaïque que respire la poésie de Fet n’était possible que pour des éléments véritablement nobles, seigneuriaux, tous plus détachés les uns que les autres de la production. La bourgeoisie elle-même, alors en plein essor, préoccupée par le profit et la concurrence, imprégnée d’une atmosphère affairiste, ne pouvait cultiver de tels raffinements de sensations et de sentiments : hormis cela, elle était essentiellement citadine et donc incapable de percevoir la nature aussi finement que les propriétaires fonciers-hobereaux de la campagne. Il n’est par contre pas difficile de voir que cette poésie devait être en réalité une force organisante pour la caste-classe seigneuriale, qui avait déjà vécu, mais qui, semble-t-il, ne voulait pas quitter la scène de l’histoire et défendait ses intérêts avec énergie. Une telle poésie ne se contentait pas de rassembler la noblesse dans une certaine communauté d’état d’esprit, elle opposait indirectement les nobles au reste de la société, renforçant ainsi leur cohésion. Elle raffermissait en eux la conscience de leur supériorité spirituelle sur les couches restantes de la société, et, en conséquence, renforçait leur conscience du droit à une situation privilégiée ; c’était comme si elle disait : « Voici quels êtres sublimes et de bon goût nous sommes, quelles âmes délicates et raffinée nous possédons, voici à quel point notre culture est noble. » Et de là découlait spontanément l’ambition à défendre fermement et unanimement cette culture, c’est-à-dire évidemment ses conditions essentielles : sa richesse matérielle et sa situation dominante.

Dans une société de classe, la poésie ne peut pas se situer au-dessus des classes ; mais il n’en résulte pas qu’elle appartienne dans chaque cas donné à une classe déterminée. La poésie de Nékrassov (NdT : poète russe, 1821-1877), par exemple, contient à la fois des restes évidents de la psychologie de sa caste d’origine, l’expression éclatante des aspirations, des pensées, des sentiments à la mode, et la défense fougueuse des intérêts de la paysannerie sur la base d’une profonde compassion (mais avec l’obstacle des vieilles idées de l’intelligentsia citadine dans laquelle il vivait). C’est une poésie polyclassiste. A notre époque, il existe une telle poésie, le plus souvent poésie démocratique : paysanne-intellectuelle, ouvrière-paysanne, ouvrière-paysanne-intellectuelle. Il serait facile de classer ainsi beaucoup de nos plus récents poètes issus du peuple.

Le prolétariat n’a bien entendu par besoin d’une telle poésie, mais d’une pure poésie de classe, d’une poésie prolétarienne.

The Freedom of the Press, See Red Women's Workshop, Royaume-Uni, 1978

Déclaration des écrivains prolétariens de « La Forge », URSS, 1923 (Extrait)

VII – UN ART DE MORGUE

Il y a beau temps que les écrivains qui illustrent l’agonie du capitalisme ont fait de la technique artistique une fin en soi. On écrit d’énormes poèmes dans le seul but de faire ressortir « le rythme » ; on voit se faire des vers au nom d’une rime prétendue « inouïe » ; on voit couler des fontaines de strophes qui égrènent « l’allitération », l’« image » du son, on édifie des pièces dans le but d’étonner du fracas d’une langue imagée. Les mètres (iambes, trochée, etc) sont fractionnés, de même que le vers qui est fractionné en demi vers, le demi en quart de vers, etc.

Les mots sont fractionnés en syllabes que l’on inscrit les uns sous les autres. Les syllabes se morcellent en lettres. Et où la littérature va-t-elle puiser son matériau ? Dans le culte d’un individualisme inouï proche de la déraison, dans la pornographie, dans les nécessités physiologiques ; c’est l’individu à la Barkov des Sérapion mal dissimulés, sous la phrase révolutionnaire, ce sont des mots d’emprunts hurlés de façon absurde.

L’art de l’ancien régime est entré dans sa phase ultime de décadence. Nous levons le lourd marteau des ouvriers pour condamner à jamais la porte de ce sinistre « temple », nous plantons le dernier clou au couvercle de ce cercueil bariolé de l’art.

Notre condition. Essai sur le salaire au travail artistique – Aurélien Catin, France, 2020

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UN EXTRAIT :

Dans les représentations collectives, les artistes sont souvent classé·es à part, hors des catégories usuelles. De la même façon que le travail a été naturalisé dans ses formes capitalistes, l’art a été figé dans une version expurgée de ses attributs sociaux, à tel point que le domaine de la création semble entouré de brumes métaphysiques que n’explorent que des philosophes et des spécialistes. Pourtant, à bien s’y pencher, on constate qu’il relève de deux régimes juridiques ordinaires, à savoir le travail, c’est-à-dire la contribution à la production de valeur, et la propriété, en l’occurrence le profit.

Lorsqu’il est question du droit des artistes, le texte de référence est encore le code de la propriété intellectuelle, un corpus publié en 1992 qui compile les lois sur la propriété industrielle et celles sur la propriété littéraire et artistique. Dans ce document, l’artiste n’est évoqué·e que par procuration. La loi se contente d’instituer l’existence de l’œuvre, dont elle dit qu’elle a un·e signataire :

«La qualité d’auteur appartient, sauf preuve contraire, à celui ou à ceux sous le nom de qui l’œuvre est divulguée.»

La ou le signataire est défini·e comme propriétaire d’un patrimoine de l’esprit dans le premier article du code :

«L’auteur d’une œuvre de l’esprit jouit sur cette œuvre, du seul fait de sa création, d’un droit de propriété incorporelle exclusif et opposable à tous.»

Par conséquent, son droit le plus élémentaire (et sacré, comme tout ce qui touche à la propriété) est de tirer profit de l’exploitation de son œuvre :

«L’auteur jouit, sa vie durant, du droit exclusif d’exploiter son œuvre sous quelque forme que ce soit et d’en tirer un profit pécuniaire.»

Le droit d’auteur est donc mal nommé. Il s’agit de la prérogative, pour une certaine catégorie de propriétaires, d’exploiter un certain type de capital. Cet aspect du droit, dit patrimonial, doit faire l’objet d’une réflexion critique, d’une part parce qu’il échoue à rémunérer correctement les artistes, d’autre part parce qu’il les détourne de la question sociale en les plaçant du côté du profit.