Pour finir je vous propose le poème qui clôture De l’un·e à l’autre :
Sur les plaines fertiles et les rivages bruineux,
Dans les vallées ombragées et les tourbières,
Au pied des collines artificielles et des lignes téléphoniques,
Vers la périphérie des villes ocres,
Au bord des routes craquelées et des chemins de terre,
Au sud des lacs gelés et des forêts neuves,
Aux confins des dunes de sel,
Aux limites des zones industrielles,
Près des marges arides et des mines asséchées,
Du côté des plateaux désertés et des montagnes enfouies,
Là où coulent les torrents de boue et soufflent les vents paresseux,
Non loin des ombres violettes, des souffles amers et des fumées douces,
Au nord des centrales vrombissantes et des cheminées de briques,
À la pointe oubliée des îles et leurs bâtisses solitaires,
À l’ouest des lieux sans plan et à l’est aussi,
Il y a des yeux levés sur le crépuscule,
Sur les étoiles qui s’épinglent,
Sur les brumes oranges qui se lèvent,
Il y a des mains dépliées sur les tissus mousseux qu’on lave à froid,
Il y a des doigts qui poussent la toile de coton sous la tête à coudre,
Il y a des ongles qui se tâchent d’éosine,
Il y a des gants qui plongent dans l’abdomen sanglant des bœufs,
Il y a l’oreille qui entend les ordres et la bouche qui crache,
Il y a le cou qui se bloque sous l’effort et les bras qui se tendent et qui s’attrapent,
Il y a la cuve qui bave sa résine,
Il y a des plastiques,
Il y a des métaux,
Des sillons liquides et rouges et chauds,
Il y a des pioches qui frappent dans les veines obscures,
Il y a des échos du passé et des échos du futur,
Il y a la terre foulée et la terre retournée,
Il y a la roche,
Il y a le bois,
Le geste qui en abaisse les fibres,
Il y a le papier du ticket arraché à la borne et ses heures d’ennui et sa suite de lettres et de chiffres,
Le bip quand il est appelé,
Le clic métallique d’une machine,
Le grondement d’un moteur à explosions,
Le bourdonnement électrique des serveurs,
Le choc du marteau sur l’enclume,
Il y a la pluie sur le toit en tôle de l’usine,
Il y a le soleil sur les pneus du semi-remorque,
Il y a les lumières des bureaux restées allumées,
Il y a l’odeur d’ozone quand on meule l’acier sur le chantier,
Il y a la glace très blanche qui couvre les carcasses surgelées,
Il y a le sel de l’eau sur le pont du chalutier,
Il y a la morsure de la rouille sur les hauts fourneaux,
Il y a la coupure du diamant sur le granit,
Il y a le tranchant miroir du ciseau,
Et la face brute du maillet,
Il y a les flammes de la forge,
Et l’humidité de la pierre à aiguiser,
Il y a le vent qui siffle entre les tours de bureaux,
Il y a les épaules attelées qui tirent les navires sur les rivières,
Il y a l’eau qui rugit et pousse les pâles du moulin,
Il y a l’encre qui colore le cylindre et marque le papier,
Il y a le sang versé et la compresse tendue,
Il y a les corps, il y a les substances et les matières,
Les choses qui creusent et les formes façonnées,
Le temps payé.
Il y a de l’un·e à l’autre,
des chaînes brisées,
des mains liées,
et des poings levés,
et tant de fantômes
tant et tant de fantômes,
un amas, une foule, une marée boueuse de spectres,
un océan bouillant de colères qui demandent vengeance
et réparation.
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